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Erich von Götha : entretiens avec un monument de la BD érotique – Partie 1

À l’occasion de la parution de ses Carnets secrets (le 19 novembre en librairie), redécouvrons ces deux interviews exceptionnelles d’Erich von Götha, parues entre 1996 et 1997…

 

Rares sont les interviews d’Erich von Götha. Ce qui suit est par conséquent fichtrement intéressant puisque vous allez lire, ou relire, deux de ces moments forts. Le premier entretien date de 1996 et a été publié en deux parties dans le magazine Bédé X (numéros 98 et 99 de décembre 1996 et janvier 1997). L’interviewer Bernard Joubert, déjà scénariste de von Götha, interroge ce dernier par fax interposé sur son parcours et sa bibliographie, selon le modèle du livre d’entretiens de François Truffaut avec Alfred Hitchcock. La seconde rencontre a eu lieu quatre ans plus tard, à Paris. Elle a paru dans Bédé adult’ (numéro 230 de mars 2000) et était centrée sur l’actualité du dessinateur, à savoir la sortie du tome 1 de Twenty et des Carnets secrets de Janice. Les deux entretiens se complètent et donnent à comprendre toutes les difficultés de l’auteur d’images pornographiques à la fin du siècle dernier en France et en Europe. Une époque pas si éloignée de nous…

 

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Interview d’Erich von Götha par Bernard Joubert, 1996.

 

Pour un dessinateur de votre renommée, on sait bien peu de choses sur les années qui précédèrent vos premières publications en France. Des tas de légendes courent à ce propos… Quels ont été vos débuts ?

 

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Crayonné pour la couverture de l’intégrale des tomes 1 et 2 de Janice.

EvG : Durant quatre ans, j’ai étudié la peinture dans une célèbre école d’art londonienne. J’y étais considéré comme un excellent élève, mais j’aimais le surréalisme et l’on trouvait que c’était complètement dépassé, démodé. Je me souviens avoir visité des expos de Dali et de Magritte en cachette de mes professeurs qui, autrement, me l’auraient sévèrement reproché. Le marché de l’art londonien ne s’intéressait alors qu’à l’abstrait et à ce que j’appellerais la peinture décorative. Découragé, lorsque j’ai quitté l’école, je me suis destiné à une autre carrière, une carrière de rédacteur, de designer et d’illustrateur, où j’ai acquis des techniques qui allaient m’être très utiles, plus tard, pour faire de la bande dessinée. Bien vite, j’ai connu de nouveaux amis – en particulier Mme Tuppy Owens – qui allaient me faire découvrir de nouveaux horizons.

 

J’imagine que c’est avec Torrid que vous avez débuté dans la bande dessinée érotique. C’était un magazine à la formule très particulière…

 

Un éditeur anglais m’a passé commande de Torrid, que j’ai conçu, écrit, dessiné, lettré et peint jusqu’au numéro 14. Je le faisais pour mon propre plaisir, durant mes loisirs – d’où son rythme de parution très espacé – et contre un paiement symbolique auquel je n’attachais pas beaucoup d’importance à l’époque. Il était distribué dans les circuits de presse normaux, sur le « rayon du haut », et quelqu’un de la maison d’édition m’a un jour raconté qu’il se vendait régulièrement à 15000 exemplaires. Or vous savez comme certains éditeurs arrivent à minimiser leurs vrais chiffres de vente pour payer moins de taxes. À plusieurs reprises, j’ai souhaité récupérer des anciens numéros, mais, aussi bien dans les dépôts que dans les bureaux, on avait du mal à mettre la main sur plus d’un ou deux invendus. Bref, c’était un magazine qui avait du succès, et, pardonnez-moi ce commentaire immodeste, mais, depuis lors, personne n’a réalisé quelque chose d’équivalent dans mon pays.

 

Comment vous êtes-vous retrouvé à travailler pour des marchés extérieurs à l’Angleterre ?

 

J’ai un jour reçu la lettre d’un scénariste italien me demandant d’illustrer une de ses histoires. Nous avons convenu d’un tarif, d’un mode de paiement et j’ai mis en images son histoire de 64 pages. Tout d’un coup, il m’a annoncé qu’il ne pourrait pas la publier dans l’immédiat et, bien qu’il m’ait entièrement payé ce que nous avions convenu, il m’a dit que j’étais libre de chercher un autre éditeur et de conserver pour moi les droits d’auteur. C’est cet acte de générosité qui a vraiment lancé ma carrière de dessinateur érotique. Cette histoire était le premier tome des Malheurs de Janice. Depuis, j’ai essayé de retrouver cette personne italienne pour la remercier, mais j’ai perdu sa trace.

 

Janice sera finalement publiée en France…

 

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Couverture de Bédé adult’ n° 243 (juin 2001) qui annonce le quatrième épisode de Janice.

Je m’étais rendu compte, au bout de quelques années, que mes éditeurs britanniques vendaient les bandes dessinées de Torrid (54 pages par numéro dont beaucoup en couleurs) à travers toute l’Europe, pour un bon prix, sans me le dire. Cela m’a mis en colère. Par hasard, le coup de fil d’un parfait inconnu, M. Lionel Roc, m’a décidé à rompre avec eux – ce dont ils m’ont remercié en prétendant, aux lecteurs qui appelaient pour savoir quand paraîtrait le prochain numéro, que j’étais mort. Lionel Roc, qui est malheureusement décédé il y a trois ans, voulait que je réalise une bande dessinée pour son magazine. Nous nous sommes rencontrés. C’était un quinquagénaire charmant, aux cheveux argentés, qui avait plein d’anecdotes à raconter. Il m’a proposé d’être mon agent en France et de faire connaître mon travail dans les milieux de la bande dessinée érotique. Il m’a demandé si j’avais du matériel inédit. Je lui ai dit « juste une histoire de 64 pages intitulée Les Malheurs de Janice ». Il l’a aimée et l’a immédiatement achetée. Il était en liaison avec les éditions CAP et c’est là que, finalement, Janice a paru. Entretemps, il m’a commandé une autre histoire. À l’époque, je me passionnais pour le mystère de Rennes-le-Château et cela se ressent dans Conte à rebours. Je m’intéressais également beaucoup à Blade Runner et j’ai essayé de donner une vision adoucie d’un monde postnucléaire à la Mad Max. Mais comme me l’a plus ou moins dit M. Hawkee, le rédacteur en chef de J’ose : « Vous avez raconté au moins six histoires dans cet album. N’en faites pas tant ! » Le travail s’était compliqué par le fait que les bulles étaient mal traduites et lettrées à toute vitesse, directement sur les « bleus » (les pages servant à la mise en couleurs), juste avant de faire les films. Ce n’est qu’à la lecture des épreuves que j’ai réalisé que le traducteur n’avait pas compris mes textes, ce qui m’a obligé à orienter mon histoire dans une nouvelle direction. L’album édité, ces bizarreries ont été conservées. Au final, l’histoire était devenue vraiment mystérieuse, pratiquement incompréhensible, avec, de-ci, de-là, une ou deux vraies découvertes que j’avais faites sur le mystère de Rennes. Une méthode toute nouvelle pour produire des bandes dessinées étranges !

 

Quelle a été la genèse de Toren, en Hollande, qui n’a vécu qu’un seul numéro ?

 

À un moment donné, une nouvelle connaissance, que j’appellerai « X », dont l’orgie pour le nouvel an 1985-1986 fut la dernière orgie à l’ancienne mode, d’avant le Sida, à laquelle j’ai participé, m’a demandé de réaliser un nouveau magazine qu’il voulait appeler Toren, du nom d’un hôtel pour échangistes, à Amsterdam, dans lequel il avait des parts. « X » m’a payé – ce qu’il n’est pas inutile de mentionner quand on sait combien les dessinateurs sont souvent escroqués dans ce métier –, mais des problèmes sont apparus et les seuls exemplaires à avoir été commercialisés, à ma connaissance, sont ceux que j’ai moi-même payés à l’imprimeur hollandais et portés, avec ma voiture, au kiosque de l’aéroport de Schipol, au nord-est d’Amsterdam. Il y en avait un millier et ils ont été vendus en dix jours. D’après ce que j’ai compris, pour une raison que j’ignore mais qui n’avait pas de rapport avec le sexe, « X » s’est retrouvé en prison pour plusieurs années. J’avais produit le numéro 2 de 54 pages, pour lequel je n’ai pas été payé, et que j’ai détruit plus tard.

 

Avez-vous connu des problèmes de censure dans votre pays ?

 

Vous savez comment cela se passe au Royaume-Uni… La censure considère que nous sommes tous des vilains petits garnements à qui la recherche du plaisir doit être interdite – en particulier dans le domaine du sexe. Le problème a toujours été focalisé sur les pénis. Les vulves ne posent pas de problèmes, aussi ouvertes soient-elles. Uniquement les sexes masculins et selon leur état de rigidité. Mon rédacteur en chef, Bernard Rickman, qui avait beaucoup d’humour, me disait : « C’est de nouveau trop proche d’une banane, Erich ! Ça ne doit jamais se lever, toujours descendre ! » Les scénarios eux-mêmes n’étaient pas censurés, mais ils n’abordaient jamais le sujet de la sodomie qui était illégale à cette époque.

 

Avez-vous travaillé pour des magazines érotiques grand public comme ceux édités par Paul Raymond (Escort, Mayfair, etc.) ?

 

Une fois. Une expérience malheureuse.

 

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Crayonné pour une case du quatrième épisode de Twenty.

 

C’est dans Torrid que Paula Meadows a publié ses premiers dessins érotiques. Comment l’avez-vous connue ?

 

Je l’ai rencontrée au célèbre moulin d’Hampshire, un endroit que connaissent bien les Anglais – et quelques Français – intéressés par le SM. Après avoir étudié la danse classique, et avec le corps que seule cette discipline peut donner à une femme, elle a abandonné, à l’âge de dix-sept ans, pour entrer dans une école d’art. C’est une excellente peintre. Puis elle a décidé d’être actrice. Elle a eu du succès sur scène et est apparue à la télévision anglaise pendant plusieurs années. Plus tard, elle a arrêté le métier de comédienne et a peint les portraits de nombreuses célébrités du théâtre. Elle est très aventurière, très femme anglaise, et elle a décidé qu’elle voulait explorer le sexe de la même façon qu’elle avait exploré la danse, la comédie et l’art. Elle a contacté des magazines pour poser nue. Elle a aimé ça et quand un photographe suggérait de simuler un rapport sexuel avec un homme, elle était d’accord. Bien sûr, tous les modèles avec qui elle travaillait voulaient que cette simulation devienne réalité et, finalement, elle a fini par se demander pourquoi est-ce qu’il fallait « simuler ». Dès sa première vidéo, elle est devenue une star des films X et elle a reçu un Erotic Award pour le meilleur second rôle dans un célèbre porno américain. Mais c’est avec sa première vidéo que, de même que tous les hommes l’ayant vue, je suis tombé amoureux d’elle. Aujourd’hui, en 1996, elle dirige et illustre le magazine Februs, qui montre la scène SM d’un point de vue féminin et qui en est à sa troisième année d’existence, et elle expose régulièrement aux Larmes d’Éros, à Paris (sous le nom de Lynn Paula Russell).

 

En France, au tournant des années 1970-1980, un éditeur de Toulon a publié de multiples revues (Hussard, Galant, etc.), diffusées en sex-shops, où étaient disséminées quelques-unes de vos histoires courtes. Je pense qu’il s’agissait de reprises de Torrid – l’une de ces revues de filles nues portant d’ailleurs ce titre.

 

C’est cela. D’ailleurs, jusqu’à Conte à rebours, je n’avais fait aucun travail pour la France.

 

Y a-t-il une raison particulière qui ait motivé le choix du pseudonyme d’Erich von Götha ? J’ai entendu dire que vous aviez des ancêtres prussiens…

 

Vous avez deviné pour mon nom. Je suis un Götha. Le caractère prussien est très présent et très ancien dans ma famille, et les liens avec les Vikings (Janssens) également. Ma plus jeune fille est rousse, comme l’était mon père.

 

Pourriez-vous nous apporter quelques éclaircissements sur ces signatures : Janssens, De la Rosière, Baldur Grimm ?

 

Janssens et Baldur Grimm, c’est moi. L’histoire de Baldur, dans la mythologie allemande a inspiré le prénom, les frères Grimm le second. De la Rosière est le nom de plume d’un vieil ami, un talentueux architecte et peintre, et un « bande dessinateur » (en français dans le texte) dilettante qui, aujourd’hui, a émigré pour des contrées exotiques. Il a écrit Sophie (l’album Curiosités perverses de Sophie prépublié sous le titre Les Chaleurs de Sophie) et a effectué la traduction de deux autres albums. Il me manque beaucoup.

 

Paula Meadows dit que vous vous êtes représenté sous les traits du « Baron »…

 

Paula parle souvent de moi comme le Baron, et c’est ainsi que je suis généralement connu. C’est dû à mon titre complet, Baron Erich von Götha-Janssens. Dans Torrid, où je me suis pour la première fois dévoilé, je n’ai rien caché. Et c’est ainsi que je me suis montré sans réticences, revivant souvent dans mes histoires mes récentes expériences, et ne les « perfectionnant » que rarement. Nous voudrions tous arranger les erreurs, les occasions manquées, les instants où on aurait pu transformer un « si seulement » en un brillant « c’était formidable ! »

 

Pour Crimes et délits, cet album que vous aviez codessiné avec Georges Lévis, le partage des planches s’est-il vraiment déroulé comme il est raconté dans le livre ? C’est-à-dire que vous auriez effectué un tirage au sort…

 

Vous ne le savez peut-être pas, mais Georges Lévis a donné les traits de Lionel Roc au narrateur qui est – plaisanterie délicieuse – en galante compagnie. Le mythe de nous partager les planches au jeu est parfait. Qui suis-je pour le détruire alors que, comme je vous le disais, j’adore la mythologie ? Suggéreriez-vous que cela ne s’est pas passé comme il est dit dans l’album ? Que ce serait l’imminence de sa mort tragique (en mars 1988) qui aurait empêché M. Lévis de finir cet ultime travail et m’aurait donné l’occasion d’y participer ? Je proteste !

 

Les éditions Yes Company n’ayant eu qu’une brève existence, Conte à rebours, sur scénario de Tony Hawkee, est resté un album unique alors qu’il s’agissait d’un « tome 1 ». Aviez-vous prévu une suite ?

 

La mort tristement prématurée de M. Roc, l’éditeur, a mis fin à deux agréables relations professionnelles – l’autre étant Tony Hawkee, le rédacteur en chef de la revue J’ose. Quel dommage pour la Yes Company. Et pour le tome 2 de Conte à rebours qui aurait été bien plus sexe et moins dense. En fait, Conte à rebours est le premier récit de science-fiction que j’ai produit. Je pense que j’aurais peut-être pu le développer sur six ou sept tomes.

 

Pourquoi existe-t-il deux versions de Duke White, l’une dessinée par Bob Leguay, l’autre par vous ?

 

Hawkee pensait que mon style conviendrait bien à l’histoire, qui est complexe. Il pensait aussi que je serais sensible aux éléments prussiens. Je crains que, tout du long, il n’y ait eu un contraste entre les bons et les mauvais dessins. Certains me semblent excellents, mais beaucoup d’autres sont affreux. Je pense souvent cela de mon travail… Peut-être qu’un jour je m’améliorerai !

 

Mais, techniquement, dans quelles conditions avez-vous dessiné ? Vous a-t-on donné le même scénario qu’à Bob Leguay ou avez-vous effectué un remake à partir de son album ?

 

On m’a fourni l’album en me demandant d’en faire un remake. Ça m’a plu de chercher de nouveaux points de vue et de dessiner tous ces paysages, ce que j’ai peu l’occasion de faire dans mes bandes érotiques habituelles. C’est le décès de Lionel Roc qui a interrompu mon travail alors que j’en étais, si je me souviens bien, environ à la moitié.

 

Les Malheurs de Janice nous amènent à évoquer les éditions CAP, que dirigeait Jean Carton. La fin du premier tome est très abrupte, comme si la séquence en cours n’était pas terminée. Était-ce vraiment la fin prévue ou des considérations techniques vous ont-elles obligé à vous arrêter là ?

 

Le scénario du tome 1 de Janice avait été écrit par mon commanditaire italien, dont je vous ai parlé. Mon rôle s’est borné à l’illustrer et j’ai moi aussi été surpris, la première fois que j’ai lu l’histoire, par la soudaineté de sa conclusion.

 

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Case imaginée pour Twenty 2 et finalement recalée.

Alors que le scénario du premier tome semblait avoir été improvisé au fil de l’écriture, celui du tome 2 paraît plus pensé, plus organisé. De qui était-il ?

 

Entièrement de moi. Pendant la réalisation du tome 1, j’avais discuté par courrier avec mon commanditaire et lui avais fait part de mes doutes concernant l’histoire. Mais, finalement, cet album a été un grand succès public et je reconnais que j’avais tort. Cependant, pour le tome 2, j’ai voulu élaborer une histoire plus complexe. J’aime à penser que j’ai réussi…

 

Pourquoi s’est-il passé tant d’années entre le deuxième et le troisième Janice ? J’ai eu l’impression que l’éditeur devait un peu vous forcer la main pour que vous repreniez le personnage… et que c’est dans ce but que l’on m’avait demandé de vous écrire une troisième aventure…

 

Pour commencer, il y a le fait que l’éditeur m’a commandé un album se déroulant dans une prison de femmes (Prison très spéciale) dont la réalisation a occupé tout mon temps. Puis, quand il m’a demandé de me mettre à un troisième Janice, j’ai laissé traîner, remettant toujours à plus tard. Et vous avez probablement raison, c’est pour me forcer la main qu’on a fait appel à vous !

 

On peut lire Prison très spéciale comme une version modernisée de Janice. Il y a de nombreux éléments communs…

 

Votre commentaire est juste. Tout deux s’inspiraient d’une situation réelle que je vivais à l’époque avec ma collaboratrice esclave, laquelle m’avait persuadé de lire les œuvres de John Norman et Anne Rice. [Note : John Norman est l’auteur de Gor, une série de science-fiction se déroulant sur une planète où les hommes dominent totalement les femmes. Anne Rice, connue du grand public pour Entretien avec un vampire, a également écrit des romans pornographiques sous le nom d’Anne Roquelaure.]

 

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Crayonné pour la couverture de l’intégrale des tomes 3 et 4 de Janice.

Il me semble que, vers le milieu de l’album, Curiosités perverses de Sophie change radicalement d’orientation, le thème des « dix inconvenances » étant comme abandonné. Serait-ce à ce moment-là que votre scénariste, De la Rosière, a quitté l’Angleterre ?

 

Vous êtes très observateur ! C’est bien ce qui s’est passé. De la Rosière est parti vivre au Venezuela avec son épouse, et je n’ai plus eu de nouvelles de lui pendant des années. Je me suis retrouvé avec une histoire incomplète et personne d’autre que moi pour la finir. Je rêve de rencontrer un jour une femme scénariste avec qui j’élaborerais un récit qui nous exciterait tout deux et nous mènerait à un paroxysme de luxure incontrôlée… Whoops ! Où en étions-nous ? Ah oui…

 

Je ne connais rien de plus difficile, pour un dessinateur de bande dessinée, que de raconter une histoire sans paroles. Le Rêve de Cécile a dû être un exercice complexe…

 

Développer une histoire sans utiliser de mots fait surgir vingt-sept problèmes… mais j’ai trouvé un procédé qui fonctionnait, du moins à mes yeux : traiter l’histoire sur un mode onirique. Il a été très amusant et stimulant d’y introduire délibérément des anachronismes, de montrer des mondes parallèles, de jouer avec la désorganisation des rêves et de bouleverser les habitudes de narration. Mais les choses se font toujours pour plus d’une raison. Tout cela a été motivé, au départ, par le fait que je n’avais plus de traducteur – un curieux enchaînement d’événements.

 

Juste avant Le Rêve de Cécile, vous aviez dessiné deux petites histoires sans paroles (Histoire muette et Soirée au cinéma dans Bédé adult’ n° 147 et Bédé X n° 66). C’était une sorte de test ?

 

Non, je ne les avais pas faites dans ce but. Mais c’est à leur suite que j’ai compris quel défi artistique ce serait de concevoir tout un album de cette manière. Ces deux histoires s’inspiraient, en les idéalisant, d’expériences vécues. J’ai parlé de l’une d’elles dans une interview au magazine Démonia, il y a quelques années. L’autre s’inscrivait dans ce que j’appellerais ma période « Cinévog »… Plusieurs passages du Rêve de Cécile sont basés sur des faits réels, mais pas tous, vous vous en doutez !

 

Il y a un peu plus d’un an, j’ai vu passer, en photocopie, une demi-douzaine de pages de ce qui débutait une nouvelle grande histoire intitulée School Girls. Depuis, plus rien…

 

J’ai abandonné cette histoire. Il semblait que son scénariste ait, par ailleurs, des problèmes avec la loi. La pornographie infantile est un de mes rares tabous et l’idée que la suite de cette histoire s’aventure dans ce domaine me répugnait. J’ai préféré élaborer un autre scénario, assez similaire, mais avec une approche plus large. En compagnie de Paula Meadows j’avais, pendant plusieurs mois, réalisé une bande dessinée dans un magazine spécialisé dans les fessées et m’étais rendu compte que le concept « C’est ce qu’attendent les lecteurs » était trop étroit pour mes goûts. Je me suis dit que je risquais de me retrouver dans une situation identique. Ma nouvelle histoire est moins spécialisée. Elle concerne une écolière de 18 ans qui pénètre dans un monde de débauche et de showbiz (dans une ère post-Sida avec la révolution sexuelle qui reprend où elle s’est terminée, en 1986) inspirée par un couple de mes amis pervers. J’espère qu’elle marquera aussi une nouvelle étape technique pour moi puisque j’y utilise le Macintosh.

 

Effectuez-vous votre mise en couleurs tout seul ?

 

Oui.

 

Celle du premier Janice est proche du monochrome sépia. L’histoire devait-elle paraître en couleurs ou en noir et blanc ?

 

J’ai dessiné ce Janice pour le noir et blanc, mais en utilisant des gris qui n’avaient pas le noir pour base. Quand M. Roc qui présenta l’histoire aux éditions CAP a vu mes planches, il a immédiatement décidé qu’elles devaient être imprimées en couleurs. Pour l’album suivant, j’ai ajouté une teinte supplémentaire afin que les peaux soient plus sensuelles et mettent en évidence la brillance de la sueur et des sécrétions sexuelles – et cela, je le sais, m’a gagné des lectrices.

 

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Strip non utilisé pour la deuxième aventure de Twenty.

 

Justement, cette façon de mettre en couleurs les corps, avec un fond uni rehaussé d’ombre et de lumière, adapte, somme toute, à un média moderne une technique de dessin très ancienne (et admirable : je pense notamment à ce que faisait François Boucher au XVIIIe siècle). Elle consistait à dessiner sur un papier de couleur avec une pierre noire et une craie blanche. Vous n’avez jamais songé à travailler directement sur papier teinté ?

 

Si, et votre analyse historique est très juste. J’ai voulu apprendre la peinture à une époque où les méthodes picturales traditionnelles étaient dédaignées. Savoir créer certains effets est alors devenu pour moi une quête importante parce que personne aux Beaux-Arts ne voulait (ou ne savait ?) me l’enseigner. L’œuvre de Rubens m’a beaucoup appris d’un point de vue technique ainsi que celle des peintres français du XVIIIe siècle qui ont su donner à la chair une grande sensualité – vous mentionniez Boucher, dans un contexte différent, et j’ajouterais Fragonard. Quand j’ai débuté dans la bande dessinée, j’ai essayé d’utiliser du papier teinté, mais cela compliquait la réalisation des planches et, comme vous le savez, c’est un média où il faut avoir une production rapide. Il faut vraiment être déterminé pour faire de la bande dessinée…

 

Les premières pages de Prison très spéciale sont également quasiment monochromes et les couleurs ne commencent à se diversifier qu’après une douzaine de pages. Était-ce une évolution consciente ?

 

C’est une démarche consciente, mais je n’appellerais pas cela une évolution. Lorsque j’avais dessiné Conte à rebours, j’avais abusé des couleurs. J’avais travaillé sur des « bleus » (un procédé technique dans lequel les couleurs ne se font pas directement sur le dessin, mais sur une sorte de photocopie bleue.) et je le regrette encore aujourd’hui. Depuis lors, je ne pousse les couleurs que pour certaines séquences qui le nécessitent.

 

En dehors de la bande dessinée, peignez-vous encore ?

 

Oui, et je fais de la sculpture.

 

Je ne sais si vous le ressentez depuis l’Angleterre mais, en France, vous suscitez une grande admiration chez les dessinateurs de bande dessinée érotique. Je crains même que certains considèrent comme sacrilège le fait que je me sois immiscé dans votre univers…

 

En Angleterre, les lecteurs de bande dessinée se focalisent sur les comics américains ou anglo-américains qui ne sont pas érotiques et qui ne m’ont jamais intéressé, même quand j’étais adolescent. Et évidemment, personne ici n’a jamais entendu parler de von Götha. Aussi, ce que vous me dites – que je sois apprécié par des confrères français – me fait énormément plaisir. J’espère que les lecteurs pensent également un peu comme eux. Et croyez-moi, cher Bernard, ça a été un grand plaisir que nous produisions ensemble le troisième Janice – même si vous avez mis à mort tous mes personnages préférés !

 

Le Sentiment de la famille, qui vient de paraître chez Astarté, présente un manuscrit inédit de Pierre Louÿs illustré par vos soins. Avant cela, connaissiez-vous celui que nous considérons, en France, comme un de nos plus grands écrivains érotiques ?

 

Il a été l’un des premiers écrivains français que j’ai lu par plaisir. Plus tard, j’avais adoré un téléfilm de Ken Russell, sur la BBC, qui était consacré à Debussy et dans lequel il était représenté. Je partage l’avis de ceux qui, en France, le tiennent pour un grand auteur. Aphrodite devrait être lu par tous ceux qui désirent travailler dans l’art érotique. Mais il est ignoré des Anglais et ses livres n’ont été traduits qu’il y a bien longtemps. C’est toute l’Angleterre, pour vous, n’est-ce pas ? L’hypocrisie y vit de beaux jours…


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